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Le 30 avril 1963, ma mère et peut-être aussi mon père, je ne sais pas, sont sortis d’une clinique du XVe arrondissement de Paris avec un enfant qui n’était pas le leur. Ils ne l’avaient pas volé, on le leur avait donné et on ne pouvait leur faire plus beau cadeau. La veille, l’avant-veille peut-être, je ne sais pas non plus, une autre dame était entrée dans cette clinique tenue par des religieuses et, elle, elle était enceinte. Mais pour des raisons que j’ignore également – on m’a dit qu’elle était fiancée, qu’elle avait fauté comme on disait encore à l’époque, mais comment savoir… –, elle ne pouvait garder cet enfant. Alors l’une accoucha – je suppose que je criai, qu’on me nettoya, que je passai d’une bonne sœur à une autre – et l’autre prit l’enfant, sans même s’être vues ; les bonnes sœurs, qui n’étaient pourtant pas tourières, savent y faire.
Après, je n’en ai bien sûr aucun souvenir et de toute façon, si je ne l’avais pas appris par hasard, je n’en aurais peut-être rien su, mais j’ai retrouvé des tas de papiers, y compris de ces pelures que l’on mettait sur les machines à écrire pour avoir plusieurs exemplaires de ses écrits. D’abord, j’ai été déclaré à l’état civil de la mairie du XVe – le 1er mai ! –, sous les trois prénoms que mes parents m’avaient choisis. Né le 30 avril 1963 à 23 h 25, de sexe masculin, de… De personne. Les minutes des actes de naissance certifient qu’un administrateur de la clinique a assisté à l’accouchement de… ? De personne. En ce temps pourtant pas si lointain, il semble qu’on ne posait pas de ces questions indiscrètes dont les réponses n’ont nul autre intérêt que de satisfaire l’esprit policier.

Mieux vaut avoir été conçu
à l’été 1962 qu’à l’été 1975

Après quoi s’est déroulée une procédure de légitimation adoptive tout à fait légale – procédure qui avait été préméditée comme en témoignent des courriers d’avocat datés d’une période où ma mère n’envisageait même pas de tomber enceinte –, au terme de laquelle, pour Noël, l’état civil me donnait un papa, une maman et un nom de famille, et donc des grands-parents, et des arrière-grands-parents – des ancêtres !
J’ai attendu le décès de Simone Veil pour raconter mon insolite entrée dans l’existence. Aurai-je été conçu une douzaine d’années plus tard que, peut-être, je n’aurai pas pu le faire. Je n’aurais pas pu pour l’excellente raison que ma mère, qui ne pouvait ou ne voulait pas me garder, aurait alors pu, tout à fait légalement, me faire sauter… et pas sur ses genoux. En 1963, elle aurait pu le faire également, mais en agissant dans l’illégalité, en faisant appel aux services d’une « faiseuse d’anges », et avec des risques. Il me plaît de croire qu’en son âme et conscience, elle ne le voulait pas. Ce n’est certes pas Mozart qu’elle aurait assassiné, mais cela m’aurait fait de la peine. Enfin, autant que l’on puisse en éprouver chez les anges.
Marion Maréchal-Le Pen a pu dire à la tribune de l’Assemblée nationale, lors du débat parlementaire sur le délit d’entrave à l’IVG : « Vous avez devant vous un accident qui se vit bien et qui préfère aujourd’hui être devant vous à vous dire vos vérités plutôt que d’avoir été avortée. » Je dirai que je suis, moi aussi, très certainement un accident, et que je préfère avoir été conçu à l’été 1962 qu’à l’été 1975, après l’entrée en vigueur de la loi Veil.
Je préfère aussi avoir été conçu en un temps où ni l’Etat, ni les associations ne poussaient les femmes à tuer leur enfant, pardon, à procéder à une interruption volontaire de grossesse, puisqu’il ne faut plus appeler les choses par leur nom, que cet enfant ait été « désiré » ou pas. Je me moque éperdument d’avoir été « désiré » ou plutôt, en l’espèce, de ne pas l’avoir été.
Je préfère enfin avoir grandi dans le ventre de ma mère en des mois où l’avortement était encore considéré comme un crime, qu’en une époque, la nôtre, où ce qui suscite un tollé est de dire à la télévision que « supprimer la vie est un crime », comme l’a fait récemment le père Stalla-Bourdillon, aumônier de l’Assemblée nationale.

Et pourquoi pas « Santo subito »
tant qu’on y est ?

Les louanges tressées à Simone Veil m’attristent. La minute de silence observée par le Parlement réuni en Congrès, sans que nulle voix ne s’élève pour s’en indigner, me donne toute la mesure de notre décadence. L’idée de la voir entrer au Panthéon, qui n’est certes pas exempt d’assassins, me révulse. Un peu plus, et on entendait s’élever, au bénéfice de Simone Veil, ce cri que l’on a entendu aux obsèques de Jean Paul II : « Santo subito ! »
On n’a plus le droit d’administrer une fessée à son enfant, encore moins une tarte. Il est mal vu de le contraindre à quoi que ce soit. Il est interdit aux instituteurs du primaire de donner à leurs élèves des devoirs à faire à la maison. Il est recommandé de ne pas se faire prendre si on fait travailler sa marmaille à la ferme, parce que ça fait toujours deux petits bras en plus et avec tout le travail qu’il y a, ce n’est pas de trop. Mais tuer son bébé, c’est légal. Si chercher à comprendre, c’est commencer à désobéir, alors je suis partisan de la désobéissance civile.
« Le plus grand destructeur de la paix, aujourd’hui, avait déclaré Mère Teresa à Oslo lors de la remise de son prix Nobel de la paix, en 1979, est le crime commis contre l’innocent enfant à naître. Si une mère peut tuer son propre enfant, dans son propre sein, qu’est-ce qui nous empêche, à vous et à moi, de nous entretuer les uns les autres ? »
Je n’ai jamais trouvé la dame qui est entrée dans cette clinique du XVe arrondissement et en est ressortie sans moi, qu’elle avait porté durant neuf mois et dont elle a fait don, sachant – espérant ? – que je serais bien traité. Je n’ai pas perdu espoir de la rencontrer, même si c’est furtivement, en cachette. J’ai un mot à lui dire, au moins un : merci.   
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