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Chantage à l’immigration clandestine

Dès l’été prochain, les ressortissants turcs pourraient voyager au sein de l’Union européenne sans visa, seulement munis de passeports… qui ne répondent même pas aux normes de sécurité en vigueur ! C’est l’incroyable cadeau que l’UE s’apprête à faire à un pays où la production de faux papiers est pourtant une activité très prisée.

Avec un réservoir de 2,5 millions de réfugiés syriens, la Turquie est une surpuissan­te pompe à immigration clandestine, dont elle dirige le jet vers l’Union européenne en général, et vers la Grèce en particulier. Fermant les yeux sur les navettes des passeurs en mer Égée, elle a ainsi inondé la Grèce d’immigrés. Les chiffres donnent l’ampleur du sinistre : en septembre, oc­tobre, novembre, décembre 2015 et jan­vier 2016, la Grèce a enregistré respectivement 147 639, 214 792, 154 381, 110 835 et 67 756 arrivées irrégulières de­puis la Turquie. Soit près de 700 000 migrants en cinq mois !
Submergée par cette vague, l’UE a alors imploré le grand Turc de fermer les vannes. Ce dernier a accepté, mais à plusieurs conditions, dont celle-ci : que, dès cet été, les Turcs puissent voyager dans l’UE munis d’un simple passeport, sans avoir à demander de visas aux pays qui les accueilleront. Bref, que les Turcs puissent se déplacer dans l’Union comme si la Turquie en était déjà membre ! Or ce chantage est sur le point de payer.

Le marché de dupes du 18 mars 2016

Le 4 mai, la Commission européenne (institution qui, depuis Bruxel­les, fait la pluie et le beau temps dans le domaine législatif) a annoncé qu’elle était favorable à la suppression des « obligations de visa pour les ressortissants turcs », et cela dans les plus brefs délais, c’est-à-dire au plus tard fin juin ! Pour être effective, cette décision, qui touche à la sécurité, doit cependant être validée par le Conseil européen, qui regroupe les chefs d’Etat ou de gouvernement des 28 Etats membres de l’UE. Et quoi qu’ils en disent, ces 28 dirigeants sont pris dans un piège qui les contraint à suivre l’avis de la Commission…
Le 18 mars dernier, ils ont signé avec la Turquie un accord dont ils sont au­jourd’hui prisonniers. Pour résoudre la crise migratoire, un protocole a été établi. Pour abuser l’opinion, les uns et les autres s’en sont félicités en pu­bliant un communiqué sibyllin : « La Turquie et l’Union ont confirmé une nouvelle fois leur attachement à la mise en œuvre de leur plan d’action commun. » Dans le détail, c’est un marché de dupes.
Certes, d’un côté, la Turquie doit assurer certaines obligations : elle « prendra toutes les mesures nécessaires pour éviter que de nouvelles routes de migration irrégulière, maritimes ou terrestres, ne s’ouvrent au départ de son territoire en direction de l’UE » et « tous les nouveaux migrants en situation irrégulière qui partent de la Turquie pour gagner les îles grecques […] seront renvoyés en Turquie ».
Mais, de l’autre côté, la Turquie a tou­ché le jackpot. Pour la dédommager des efforts consentis, l’UE lui a versé une aide de 3 milliards d’euros, qui sera renouvelée l’année prochaine. Soit 6 milliards pour qu’elle coupe le robinet de l’immigration ! De plus, cadeau royal, la Turquie a obtenu la quasi-assurance que ses ressortissants pourraient prochainement voyager dans l’UE sans visa.

Rien ne se perd, tout se recycle…

Cette « libéralisation du régime des visas », la Turquie la réclame depuis décembre 2013. Pour l’accorder, l’UE avait alors établi un cahier des charges avec 72 conditions à remplir. La principale était que les ressortissants turcs soient munis de passeports biométriques aux normes de l’UE. Question : est-ce qu’aujourd’hui cette condition est satisfaite ? Puisque, le 4 mai, la Commission européenne a émis un avis favorable, on pourrait penser que oui. Eh bien non !
La Commission explique que – malgré des aides spécifiques versées par l’UE ! –, la Turquie accuse toujours un retard technologique et que, dans le meilleur des cas, elle ne pourra pas délivrer de passeports biométriques « high security » avant octobre 2016… Mais, bonne fille, la Commission estime que ce n’est pas un problème. Elle propose d’offrir un nouveau délai, permettant aux Turcs de voyager, dès la fin juin, avec un passeport répondant à d’anciennes normes, spécimen que, depuis 2014, l’UE a mis au rebut parce que jugé pas assez fiable ! Il serait ainsi possible aux Turcs de présenter des documents que l’UE ne reconnaît plus officiellement…
La Commission précise toutefois que cette tolérance ne serait accordée que jusqu’au 31 décembre 2016. Et que fera-t-on le premier janvier 2017 ? On leur accordera un nouveau sursis ? Tout cela n’est pas très sérieux. Surtout quand on sait que pour la délivrance de papiers officiels, l’administration turque n’est pas forcément un exemple.
Pour s’en convaincre, il suffit de lire un rapport du 20 octobre 2014 concernant la « sécurité des documents » en Turquie, rapport réalisé par… la Commission européenne, qui serait bien inspirée de se relire. Morceaux choisis.
« Les services de police devraient notamment améliorer la façon dont ils détruisent les passeports périmés, de manière à réduire davantage la quantité de parties physiques du document pouvant être frauduleusement réutilisées pour la création de faux passeports. » En termes moins polis, cela veut dire qu’il y a trafic de papiers recyclés. « La Commission recommande également de renforcer la sécurité de l’installation de stockage des passeports vierges situées à Ankara. » Cela sous-entend qu’il y a des vols…
La Commission demandait également que les autorités turques « partagent, en temps utile et avec tous les Etats membres [de l’UE], des informations sur les faux documents de voyage et visas détectés par les services répressifs turcs et les agents de voyage exerçant leurs activités en Turquie ». Bref, il y aurait rétention d’informations pourtant capitales pour lutter contre le terrorisme.

Des passeports français dans le souk d’Istanbul

Le 4 mars 2016, la Commission a publié un deuxième rapport sur le sujet, exposant que la Turquie devait encore prendre des mesures plus importantes pour assurer la sécurité des documents. Il y était notamment souligné l’insuffisance « de la police turque et du personnel au sol des compagnies aériennes opérant dans les principaux aéroports internationaux pour détecter les documents de voyage frauduleux ou falsifiés » !
Sur ce est arrivé le 18 mars et l’accord scellé entre les 28 pays de l’UE et la Turquie. Et depuis, comme par magie, les problèmes liés à la sécurité des documents se sont envolés ! Le 4 mai, la Commission européenne a ainsi donné son feu vert pour que les Turcs puissent voyager dans l’Union sans visa, avec des passeports qui ne respectent pas les normes UE. C’est quand même gonflé, quand on sait que ce pays est un repaire de faussaires.
Dès septembre 2015, Frontex, l’agen­ce européenne de surveillance des frontières, signalait qu’un trafic de faux passeports syriens s’était instauré en Turquie. En février 2016, on apprenait que 124 passeports français vierges avaient été découverts à Istanbul, prêts à être vendus à des réfugiés, ou à des terroristes. Dans ce grand bazar de la fraude, ça ne devrait donc pas être la mer Noire à boire que de se procurer de faux papiers turcs, qui, à partir de juin prochain, pourraient permettre de voyager en Europe en toute impunité…
Malgré l’incroyable cadeau que l’UE s’apprête à faire en autorisant les Turcs à se déplacer sans visa, il y en a un qui n’est encore pas content. Le président turc Erdogan fait sa forte tête. Il n’a pas apprécié que dans son avis du 4 mai, la Commission européenne émette le souhait qu’il clarifie sa politique en matière de lutte contre le terrorisme. Car on se demande si les mesures qu’il prend ne sont pas plus destinées à museler la presse et ses opposants politiques qu’à réellement combattre les terroristes islamistes.
Les liens entre Ankara et Daech, l’Etat islamique, sont en effet sujets à caution. Moscou a accusé le président Erdogan et des membres de sa famille de commercer avec les fous d’Allah. Alors, de cela, le grand Turc ne veut pas entendre parler. Si l’UE persiste à lui réclamer des comptes, il menace ainsi de rompre l’accord conclu le 18 mars. Et de remettre à la mer des gros bateaux pleins de Syriens priés d’aller se faire voir chez les Grecs…  
Pierre Tanger

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