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Islam et persécutions : qui sauvera les chrétiens du Kosovo ?

Entretien avec Arnaud Gouillon, président de Solidarité Kosovo

La parution d’un film « anti-islam » de série Z – qui serait resté méconnu si des musulmans ne l’avaient pas eux-mêmes monté en épingle – et une page de caricatures dans « Charlie Hebdo » ont suffi pour que le monde islamique entre en ébullition et que certains musulmans vivant sur notre sol se prétendent « victimes » des persécutions haineuses d’un Occident diabolique. La réalité, c’est que, aujourd’hui, en Europe, les vraies victimes de persécutions religieuses sont des chrétiens : ils sont orthodoxes et vivent au Kosovo. Leurs bourreaux, eux, sont des musulmans. Et on est assez loin d’une poignée de caricatures ou d’une bande-annonce sur Internet. Là-bas, la violence n’est pas virtuelle. Le sang coule pour de vrai, les flammes des incendies sont réelles, les larmes des femmes et des enfants aussi. Mais aucun journal, aucune association droit-de-l’hommiste ne s’en émeut. « Minute » fait le point sur cette situation dramatique avec Arnaud Gouillon, président de Solidarité Kosovo (SK), une ONG venant en aide à ces chrétiens menacés de disparaître du sol européen.

Minute : Quelle est la situation actuelle des Serbes orthodoxes du Kosovo ?
Arnaud Gouillon : Hélas, les Ser­bes y vivent toujours comme des citoyens de seconde catégorie. Pas un jour ne passe sans qu’il y ait des incidents contre les chrétiens du Ko­sovo. Pris à partie, houspillés, in­sultés, rackettés, volés et même tués, voilà la vie des Serbes orthodoxes en 2012 dans une Europe qui se gargarise de la défense des mi­norités. En dix ans, 150 églises ont été rasées et 400 mosquées ont été construites. Les habitants vivent dans des ghettos qu’on appelle « enclaves », à la merci d’une razzia ou d’un pogrom anti-chrétien ou anti-serbe, car les questions ethni­ques et religieuses se chevauchent étroitement dans cette région du monde. Ils n’ont pas le droit de travailler en dehors des enclaves, car les emplois sont réservés aux Albanais musulmans. Ils n’ont pas non plus le droit de se faire soigner dans les hôpitaux. En cas d’urgence, ils doivent aller dans le nord du Kosovo, dans la grande enclave de Mi­trovica, où il y a un hôpital serbe. Mais ils le font à leurs risques et pé­rils, car, s’ils ne sont pas protégés par la K-for – la force de l’OTAN dé­tachée pour maintenir l’ordre – ils peuvent se faire caillasser, agresser ou bien passer à tabac… Les au­torités kosovares coupent régulièrement l’eau et l’électricité des en­claves, ou brouillent la réception des téléphones. S’il n’y a pas d’épicerie serbe dans le village, il faut al­ler faire ses courses à des kilomè­tres de distance, souvent à pied, dans l’enclave voisine. Et, le reste du temps, comme l’agriculture ou l’élevage à grande échelle sont rendus impossibles par les destructions et les vols, les chrétiens ne peu­vent compter que sur leur potager, un petit poulailler, ou l’aide hu­manitaire que nous apportons.

En juillet dernier, un couple de Serbes a été assassiné dans l’enclave de Talinovac…
Hélas, c’est exact. Il s’agissait de Milovan Jevtic et sa femme Liljana, des Serbes qui ont décidé de revenir vivre au Kosovo-Métochie après la guerre. Milovan et Liljana avaient réussi à surmonter leur peur et avaient décidé de revenir habiter chez eux, sur la terre de leurs an­cêtres, malgré les menaces et la violence de certains voisins albanais

. Huit ans après leur retour, le vendredi 6 juillet, ils passaient tranquillement la soirée dans leur maison, comme tout le monde : c’est là qu’ils ont été assassinés par un ou plusieurs fanatiques, avec une ar­me de calibre 7.62 [celui du kalachnikov, ndlr]. Trois bénévoles de no­tre association se sont rendus dans ce village pour apporter de l’aide à leurs proches et aux autres chrétiens de l’enclave.

Est-ce rare ?
Disons que c’est régulier. Les persécutions peuvent aussi prendre la forme de menaces. J’ai rencontré, l’an dernier, un couple de chrétiens qui avait décidé d’émigrer en Serbie : après de multiples agressions et cambriolages, des islamistes ont dé­posé un sachet de mort aux rats en évidence dans leur garde-manger ! La menace était explicite.

Que fait Solidarité Kosovo face à ce genre de périls ?
Nous ne pouvons qu’agir sur le plan humanitaire. C’est la K-for qui est théoriquement chargée de protéger ces malheureux.
Pour notre part, nous aidons les familles chrétiennes à acquérir une autonomie financière afin de leur of­frir une possibilité de vivre di­gnement de leur travail. J’ai fondé SK au moment des pogroms antiser­bes de mars 2004, au cours desquels trente églises ont été rasées, plusieurs villages incendiés et des milliers de Serbes orthodoxes persécutés.
En réunissant quelques personnes de bonne volonté, nous avons organisé un premier convoi humanitaire pour Noël 2004. Outre des vêtements, du matériel scolaire et de l’alimentation, notre camion ap­­portait des jouets aux enfants chré­tiens des enclaves afin que leurs parents aient, malgré une misère noire, un petit cadeau à mettre au pied du sapin.

Depuis, vous continuez ?
Oui. SK s’est rapidement développée et, outre l’incontournable con­voi de Noël, nous organisons plusieurs expéditions humanitaires par an. Nous avons également augmenté le volume de nos cargaisons, passant de un à trois camions !
Mieux : actuellement, nous af­fré­tons un poids lourd pour transporter de la nourriture, afin d’aider les chrétiens à tenir bon !
Ce petit miracle s’explique par l’aide de partenaires qui nous fournissent une partie de l’équipement et par des donateurs chaque fois plus nombreux, qui nous accompagnent tout au long de l’année. C’est grâce à leur générosité que nous pou­vons nous faire connaître et prévoir des projets de plus en plus ambitieux. Sur place, nous avons également multiplié les contacts avec les médias, bien sûr, mais surtout avec l’Eglise orthodoxe serbe.

Le contact semble meilleur qu’avec d’autres associations humanitaires…
Oui, car contrairement aux au­tres ONG, nous sommes en phase avec le clergé orthodoxe, puisque nous fondons nos vies sur les mêmes principes ! Solidarité Kosovo est la principale ONG présente dans les enclaves chrétiennes, et la seule à travailler en partenariat officiel avec l’Eglise serbe du Kosovo, qui remplace l’Etat dans cette région. Le patriarcat serbe nous a choisi pour mettre en place un bu­reau de centralisation de l’aide hu­manitaire. C’est un grand honneur et une immense preuve de confiance. Le Kosovo ne possédait pas de structure pour gérer l’aide humanitaire et ne pouvait pas faire remonter les besoins des gens jusqu’aux ONG. SK a donc ouvert ce bureau en aménageant des locaux et en salariant plusieurs personnes.
L’ob­jectif est de dresser un inventaire précis des besoins : quel dispensaire médical doit renouveler son matériel, où se trouvent des familles en grande difficulté ou des personnes âgées isolées, quelle éco­le a besoin de tables et de chaises…

Quelles sont vos dernières réalisations ?
Cet été, nous avons organisé une classe de mer. Durant dix jours, du 15 au 25 août, grâce à la générosité de nos donateurs et au soutien de l’Eglise serbe du Kosovo, qui était partenaire de cette opération, nous avons pu emmener 40 petits chrétiens au Monténégro, où ils ont vu la mer pour la première fois de leur vie. Pour la première fois également, ils ont eu la possibilité de partir en vacances et de vivre tranquilles, loin des dan­gers. Vous n’imaginez pas la joie de ces gosses qui se baignaient et jouaient à la plage comme n’importe quel petit Européen. Nous leur avons également fait faire une balade en mer : ils étaient hypnotisés !

Est-ce suffisant ? Car après, ils reviennent toujours dans leurs ghettos…
Certes, mais nous suivons les enfants sur le long terme et attachons beaucoup d’attention à l’éducation et à l’instruction. Depuis sa création en 2004, SK a toujours eu comme priorité d’aider les plus pe­tits, en soutenant notamment les in­itiatives scolaires. L’instruction re­vêt une symbolique toute particulière pour les enfants serbes du Kosovo-Métochie, puisqu’elle est sy­nonyme d’apprentissage de sa langue et de son Histoire. C’est la raison pour laquelle les écoles chrétiennes sont mises au ban du Kosovo, sans soutien matériel ni financier. L’entretien et la rénovation des classes en sont alors réduits au strict minimum.

D’où votre projet de rénovation d’école ?
Oui, toujours en partenariat avec l’Eglise orthodoxe. Cet été, après plusieurs jours de visites et de discussions, notre choix s’est porté sur l’école du village de Straza, non loin de deux autres enclaves…

Pourquoi cette seule école, et pas d’autres ?
Parce que, malheureusement, nos moyens ne sont pas illimités et que nous ne pouvons pas faire au­trement. Nous irons les aider dès que possible. En attendant, il leur faut tenir bon. Pour tout dire, nous avons sélectionné l’école à rénover en fonction du nombre d’élèves et de la vétusté des lieux, en apportant une attention toute particulière à l’isolation et au chauffage. Cette école, située dans un village montagnard, a été construite dans les an­nées 1960. Elle accueillait 150 élèves avant la guerre et n’en compte plus qu’une quarantaine aujourd’hui.
L’infrastructure, qui n’a jamais été rénovée, est totalement délabrée : béton pourri, vitres cassées, bloc sa­nitaire repoussant, chauffage et isolation absents… Les plafonds des quatre salles de classe sont noirs de la suie déposée par la fumée des poêles à bois, qui font office de chauffage l’hiver. L’autre avantage de ce projet, c’est que nous faisons travailler des ouvriers chrétiens, ce qui permet de redynamiser un peu le tissu socio-économique local.

Ces enfants ont-ils vraiment un avenir au Kosovo ?
Oui, car ils sont charnellement attachés à leur terre et ne partiront que sous la contrainte. Leur existence est comparable à celle des chrétiens d’Orient, également persécutés, mais qui refusent de quitter leur patrie. En outre, en Serbie, le président Tomislav Nikolic an­nonce un renforcement du soutien diplomatique de Belgrade envers les chrétiens du Kosovo : en juillet, Nikolic a clairement affirmé que ces populations vivaient « sous la menace d’un nettoyage ethnique ». Il a mis en garde la communauté internationale en disant que si Pristina imposait son ordre aux chrétiens du Kosovo, « cela déboucherait sur un génocide ». L’Union européenne pourrait entendre cette mise en garde.

Pourrait-elle répondre positivement, selon vous, au vœu de partition du Kosovo demandé en juillet par le premier ministre serbe Ivica Dacic ?
C’est un débat épineux. Cela ne serait possible que si Pristina y trou­vait son compte en récupérant une terre à majorité albanaise du sud de la Serbie. Bruxelles y est fermement opposée. Mais – selon la presse an­glo-saxonne et un récent article du « Figaro » – certains diplomates, à Washington, y penseraient sérieusement, « pour vider l’abcès ». Ce n’est toutefois pas la position officielle des Etats-Unis. En attendant, le conflit est gelé : il nous faut donc travailler d’arrache-pied pour permettre aux chrétiens du Kosovo de ne pas disparaître de leur propre terre.!   

Propos recueillis par Patrick Cousteau

 

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  • Publié dans le numéro : 2582

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