Entretien avec Jérôme Rivière
« Le mur qu’on a construit autour du Front national doit tomber »
Plus d’ennemis à droite ! Enfin ! Dans l’ouvrage qu’il vient de publier, La Droite la plus repentante du monde (1), Jérôme Rivière, député UMP des Alpes-Maritimes, brise le tabou qui paralyse la droite française depuis plus de vingt ans : oui, toutes les droites doivent s’unir, Front national inclus. Assez du cordon sanitaire, assez de la dictature morale de la gauche, assez de ce Mur de Berlin de la pensée unique, clame Rivière, qui, ayant longtemps combattu le Front national, estime qu’il est maintenant « temps de passer outre nos différences ». Explications, en exclusivité pour « Minute », de celui qui, président du comité de soutien à la candidature de Philippe de Villiers, ne masque pas son désaccord avec certains comportements et certaines idées de Jean-Marie Le Pen. Son appel à l’union n’en est que plus courageux.
Minute : On a longtemps dit que la droite française était « la plus bête du monde ». Voilà que vous la définissez comme « la plus repentante du monde ». Pourquoi ce titre ? Sa repentance serait-elle l’explication de sa bêtise ?
Jérôme Rivière : Que la droite française ait été la plus bête du monde m’a paru exact. La question que je me suis posée est : pourquoi est-elle incapable d’assumer ses idées et de parvenir au pouvoir quand elle est majoritaire dans le pays ? J’en suis arrivé à la conclusion que sa bêtise vient de sa repentance constante sur tous les sujets et sans aucun discernement. Il y a toute une partie de la droite qui a honte d’elle-même, honte d’assumer ses valeurs, de telle sorte que la droite française s’est scindée en deux.
« Pour toute une génération, le mot même de droite était devenu tabou »
Comment la droite a-t-elle été amenée à avoir honte d’elle-même ?
Cela naît d’une grande forfaiture historique. Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, le Parti communiste a fait croire que la droite était source de collaboration, qu’elle était intrinsèquement mauvaise. A l’en croire, la droite représentait la partie honteuse de la France durant la guerre, tandis que la gauche aurait été la partie rédemptrice de l’esprit français, ce qui passait sous silence que les premiers résistants étaient des gens de droite et qu’une bonne partie de la gauche avait collaboré, en particulier le PCF qui, ayant négocié avec l’occupant la parution de « L’Humanité » en se flattant d’avoir dénoncé « le juif Mandel », n’a rejoint la Résistance qu’après la rupture du pacte germano-soviétique.
A la suite de quoi, selon la formule célèbre, on a préféré « avoir tort avec Sartre que raison avec Aron ». Ce diktat de la pensée a été accepté et décliné par une large part des hommes politiques, l’absence de culture politique de notre camp y ayant largement contribué. Pour toute une génération, le mot même de droite était devenu tabou.
Les choses se sont figées il y a une vingtaine d’années, dans les années 1984-1986, lorsqu’on a érigé un véritable mur entre une droite qui se voulait éthique – rappelez-vous la formule de Michel Noir, qui préférait, du haut de ses deux mètres de contentement de soi et de suffisance, « perdre les élections que perdre son âme » – et une droite nationale, qui serait par nature nauséabonde et non républicaine.
Quels en sont les responsables ?
Les responsabilités sont partagées. Vous avez d’un côté les dirigeants de la droite RPR-UDF des années 1980, à la tête desquels Jacques Chirac, qui se sont comportés comme de véritables « idiots utiles », comme disait Staline, en expliquant qu’on ne pouvait pas travailler avec le Front national et qui ont isolé ses électeurs. Et, de l’autre, une responsabilité qui succède à la première, celle de Jean-Marie Le Pen, qui, lorsqu’on lui a tendu une main, notamment Charles Pasqua affirmant partager avec lui des « valeurs communes », a commis un dérapage pour éviter d’être réintégré dans un espace plus large. Je persiste à penser qu’il est, pour une part, responsable de l’ostracisme dont il est aujourd’hui encore victime et qu’il aurait pu et dû trouver les mots pour policer son image. Même s’il est vrai que Jean-Marie Le Pen, contrairement à Jacques Chirac, a proposé des accords à de nombreuses reprises, même si c’est Jacques Chirac qui s’est rendu coupable d’un véritable déni de démocratie en refusant de débattre avec lui en 2002, chacun d’eux a géré son côté du mur et je dirais même son business.
« La droite a le devoir d’unir toutes ses forces et toutes ses composantes »
C’est cette sorte de Mur de Berlin de la pensée que vous voulez abattre ?
Je considère que la droite a le devoir, en cette période cruciale pour son avenir, d’unir toutes ses forces et toutes ses composantes afin de ne pas abandonner le pays à la gauche qui la conduirait au désastre. Sur l’immigration, la fiscalité, l’identité nationale, l’insécurité, existe-t-il des « valeurs communes » ? Evidemment oui ! Lors des élections législatives, il est donc indispensable de conclure des accords de désistement, sur le modèle de ceux passés en région Provence-Alpes-Côte d’Azur en 1988. Ils avaient permis l’élection de la plupart des députés de droite, parmi lesquels Yann Piat sous l’étiquette du Front national. N’oublions pas que c’est la politique suicidaire des triangulaires qui a porté la gauche au pouvoir en 1997.
Ce mur qu’on a construit autour du Front national, en isolant six millions de Français, doit tomber, non seulement pour qu’ils soient représentés à l’Assemblée nationale mais pour qu’on puisse travailler ensemble. Cela ne signifie pas que nous soyons d’accord sur tout – j’ai notamment des divergences majeures avec le FN en politique étrangère –, mais on ne peut pas continuer à ghettoïser ainsi une partie de notre électorat. Dans ma circonscription, un tiers des électeurs ont voté pour Jean-Marie Le Pen en 2002. Ce ne sont ni des antisémites, ni des extrémistes.
Vous racontez que vous connaissez des électeurs juifs et maghrébins qui votent ou ont voté pour Jean-Marie Le Pen.
En effet. On va sans doute me dire que ce sont des exemples individuels qui ne veulent rien dire. Je ne le crois pas, de même qu’on a tort de réduire le choix de ces électeurs à des mouvements d’humeur. C’est trop simple de dire que, depuis vingt ans, il y a des Français de mauvaise humeur. Je pense qu’ils veulent nous envoyer un message plus construit, plus profond que celui qu’on a bien voulu entendre pour le moment. Ils ont envie de changements plus profonds, plus sincères et plus durables.
Et face à cette demande, ce qu’on pourrait appeler « la posture Sarkozy », qui consiste à prendre les mêmes attitudes que Le Pen et à tenir des propos proches des siens dans le but de récupérer ses électeurs, ça ne marche pas. Il faut maintenant dire à ces électeurs qu’on les a compris et se réunir pour travailler ensemble sur les points sur lesquels nous sommes d’accord afin de constituer une majorité.
Le discours que tient actuellement Nicolas Sarkozy ne vous paraît pas sincère ?
Je serai très clair : ce qui vient de se passer gare du Nord marque l’échec de sa politique. Il fait beaucoup de moulinets, il parle très bien de la France et prononce avec talent les discours que lui écrit Henri Guaino, mais maintenant, il faut agir. Or ce qui s’est produit gare du Nord était inimaginable il y a dix ans, ou même il y a cinq ans. Nous avons maintenant affaire à des bandes ethniques qui se déchaînent aux cris de « Nique la France », « Sales Blanc », etc. Les mouvements de menton de Nicolas Sarkozy n’ont été ni précédé ni suivi des politiques adaptées. J’aurais préféré un ministre de l’Intérieur qui s’agite moins mais qui agisse plus.
« Les flux migratoires ont fini par constituer une migration de peuplement »
Vous êtes particulièrement critique sur sa politique en matière d’immigration, et vous affirmez même que s’est instaurée en France une « préférence étrangère ».
C’est la réalité. Je cite l’exemple de cette ANPE dans ma circonscription, où la première personne que vous croisez se propose de traduire des documents en arabe ! Je ne vois pas pourquoi cela existe en France ! On pourrait imaginer que l’on trouve à l’ANPE de Nice un traducteur dans une des langues européennes qui y sont particulièrement usitées, comme l’italien, mais pourquoi l’arabe ? C’est bien parce que nous avons aujourd’hui une politique qui tend à favoriser l’immigrant issu hors de l’Union européenne. Je vois beaucoup de mes concitoyens qui reviennent de l’ANPE en me disant : “Je n’ai rien à y faire, ce n’est pas pour moi.” Lorsque les plus démunis de la communauté nationale vous disent qu’ils ne se sentent pas accueillis dans les lieux qui sont censés être pour eux, c’est que la crise est grave.
Il en va de même avec l’Aide médicale d’Etat (AME), qui est pour moi emblématique de notre volonté et de notre capacité à changer ou non les choses. Le milliard d’euros dépensé chaque année en faveur des clandestins au titre de l’AME est un droit accordé à des gens qui ont transgressé nos lois. Un étranger en situation régulière, comme un Français, paye le ticket modérateur ; un étranger en situation irrégulière ne le paye pas ! Or qu’a fait la droite pour changer cela ? Rien. Cela a été au cœur de mon désaccord avec Nicolas Sarkozy, il y a environ un an, lorsqu’il n’a pas voulu abroger l’AME sous couvert de la générosité de la France, alors que c’est contraire au bon sens et injuste à l’égard de nos concitoyens.
Vous citez cette phrase de Paul Morand : « Je suis triste parce que je vois mourir la race blanche. » Croyez-vous que nous assistions à une modification de la substance même de la population française ?
Il est en train de se produire un mouvement démographique très profond. Lorsque, au milieu des années 1970, il a été décidé de favoriser le regroupement familial, celui-ci avait été adopté pour clore une fois pour toutes le dossier de l’immigration. Il avait été conçu de façon concomitante à une politique de fermeture des frontières mettant fin aux flux migratoires. Or, peu après, on a fait la bêtise de signer la Convention européenne des droits de l’homme, qu’on a interprétée de façon encore plus laxiste que la Cour européenne ne nous le demandait, et, après 1981, la France a ouvert ses frontières, laissant entrer des populations qui ne venaient chez nous que parce qu’il est évident que notre système social leur permet de vivre beaucoup mieux que dans leurs pays en voie de développement.
Le résultat est que ces flux migratoires ont fini par constituer une migration de peuplement, comme cela a souvent existé à travers l’histoire, par exemple avec l’arrivée des Francs qui ont chassé les Gaulois, ou plus proche de nous les Européens qui ont chassé les Indiens d’Amérique. Je crains que nous soyons en train de vivre des migrations d’une intensité équivalente, sans que la population française ait été consultée et sans même qu’elle en ait conscience. Et cela va bien entendu poser un problème majeur car, un jour, c’est la nouvelle majorité qui appliquera ses lois. Voilà ce que je vois venir, et il est de mon devoir d’élu d’alerter mes concitoyens et de leur dire que c’est leur droit de s’opposer à cela.
«J’ai appris à ne pas céder aux délices de Capoue à Paris »
Vous-même avez fait partie des « repentants ». « Moi aussi j’ai été sourd et aveugle », écrivez-vous. Qu’est-ce qui vous a amené à ouvrir les yeux ?
J’ai eu un parcours singulier. J’ai eu la chance de travailler tout de suite avec une personnalité politique de premier plan, François Léotard, qui était à l’origine un homme authentiquement de droite, fortement attaché à la France, à notre terre et à notre culture, et qui s’est fait enfermer dans ce que j’appelle « le système du Paris qui chante et qui danse », ces quelques arrondissements où se concentrent tous les pouvoirs et où il est plus chic d’exprimer des doutes sur soi que d’affirmer qu’on a conscience de notre identité et qu’il faut continuer de la défendre.
Etant dans ce système, j’en ai en effet été l’adepte, et je trouvais ça logique et normal.
C’est la fameuse « bulle » dont parle Jean-François Kahn…
C’est cela, c’est le royaume des « bullocrates » et ça a quelque chose de confortable. A un moment, j’ai considéré que la politique n’avait de sens que si on était élu de terrain et si on avait un mandat. C’est là que le changement s’est opéré. En 1998, élu conseiller régional, comme François Léotard, j’ai fait un choix politique différent du sien, concernant justement une alliance avec les élus du Front national.
Cela m’a conduit à abandonner la politique partisane qui me faisait vivre pour rentrer dans la vraie vie économique, confronter mes théories avec la réalité, connaître l’angoisse de l’argent qui ne rentre pas. Cette nouvelle vie, et le fait d’avoir appartenu auparavant à la « bulle », m’ont permis, le jour où j’ai été élu député, de ne pas céder aux délices de Capoue à Paris. J’en décryptai peut-être mieux que les autres nouveaux élus les immenses faiblesses.
Cela m’a permis de rester relativement indépendant, de tenter par exemple l’aventure de La Droite libre, parce que je pensais qu’il était important qu’il y ait, au sein de l’UMP, une droite qui soit décontractée, autonome, assumée, de droite tout court sans tous ces qualificatifs de « droite républicaine » ou de « droite modérée ». Cela n’a pas fonctionné comme je le souhaitais et j’ai fait le choix de rejoindre le CNI puis j’ai sauté le pas en soutenant la candidature de Philippe de Villiers.
Avez-vous été tenté de vous rapprocher du Front national ?
Dire que je n’y ai pas pensé serait mentir. J’y ai réfléchi. Je l’écris dans mon livre : Jean-Marie Le Pen a eu le courage et la vision de pointer, avant tout le monde, les maux qui minent notre pays. Mais, comme je vous l’ai dit, je crois que, même s’il ne l’a pas souhaité, même s’il y a eu ghettoïsation, le Front national est encore aujourd’hui l’une des structures qui se satisfont du mur que je veux abattre. Si je dis qu’il est nécessaire de travailler ensemble sur nos valeurs communes, il existe néanmoins des différences de fond. Partager certaines idées et les mettre en œuvre dans l’exercice des responsabilités publiques ne signifie pas gommer ou ignorer des différences. J’ai 43 ans, j’ai envie d’avancer et que nos idées puissent s’exprimer sereinement, tranquillement, et être mises en œuvre au pouvoir. Sur ce plan-là, qui est pour moi essentiel, Philippe de Villiers a un discours qui me convient.
« Si Bayrou est élu, ça ne fera de mal à personne… »
Vous avez côtoyé François Bayrou à l’UDF. Que pensez-vous de son positionnement actuel ?
Je me souviens très bien d’une intervention de François Bayrou lors d’un bureau politique de l’UDF, en 1997. François Léotard était président de l’UDF et François Bayrou, qui en était le vice-président exécutif, avait lancé : « François, il y a une hypothèse qui n’a pas été envisagée : celle d’alliances avec la gauche. C’est une question qu’il faut se poser. » Ça a toujours été une constante de son discours. Je pense qu’il aurait fait partie en 1988 des gens qui auraient tenté l’expérience Mitterrand s’il lui avait été proposé d’être un de ces « ministres d’ouverture ». Il prétend vouloir casser le système mais il est au cœur de ce système. Il n’y a donc rien d’anormal à ce que le système lui fasse une place, parce que si jamais c’est lui qui est élu, ça ne fera de mal à personne…
A quoi croit-il selon vous ?
Je crois qu’il croit à son destin…
Nicolas Sarkozy affirme être plus à droite que ne l’était Chirac en 2002, Ségolène Royal se positionne plus à droite que Lionel Jospin, etc. N’assiste-t-on nous pas à une droitisation générale de la vie politique française ?
Il est exact que les valeurs de droite semblent au cœur de la campagne. Mais ce qui compte, ce n’est pas le discours, ce sont les actions. Et les rhétoriques d’estrade ne sont pas en accord avec les politiques menées. Je viens par exemple d’avoir un long débat sur la fiscalité avec Eric Woerth, qui défendait les positions de Nicolas Sarkozy en la matière. Pourquoi ce qu’il propose aujourd’hui n’a-t-il pas été fait hier ? Durant cinq ans, nous avions la majorité et nous avions le temps d’agir. Or qu’a fait la majorité ? Elle a créé des impôts supplémentaires, comme la taxe sur les billets d’avion, et elle a stoppé la baisse de l’impôt sur le revenu.
Est-ce que dans les faits on a droitisé notre politique ? Je ne le constate pas sur l’immigration, ni sur la fiscalité, ni sur beaucoup d’autres sujets. Et quand j’entends Nicolas Sarkozy se prononcer en faveur du droit de vote pour les étrangers, je n’ai pas du tout l’impression, ni qu’il est de droite, ni qu’il ait conscience des véritables enjeux qui se posent à la France. Il faut remettre la France en ordre et j’espère que cette campagne permettra d’y parvenir. n
Propos recueillis par Céline Pascot
(1) La Droite la plus repentante du monde, par Jérôme Rivière, éditions du Rocher, 194 pages.